Silences in Teaching

Les voix du silence dans l’académie


yellow: from silence to creation
Roger Moore
 

jaune : du silence naît la création
traduction, Aline Germain-Rutherford

I begin the Spanish class by writing the word amarillo on the board. When I ask what it means, the students in my third year advanced reading class happily tell me that amarillo means yellow. I then ask each student in turn to explain what they understand about amarillo. Describing a colour is surprisingly difficult, especially in another language, so I ask the students to close their eyes, to breathe in and out, to relax, to shut out the classroom and the university, and to imagine – in silence – a world in which everything is tinged by shades of yellow.

I invite them to meditate, with their eyes closed, for two or three minutes, and then I ask them to write down all the yellow things that appeared to them in the silence of their inner space. When the tongues of pens and pencils fall silent, I ask them to describe what they have seen, and they speak to me of evening grosbeaks, American goldfinches, yellow canaries, a daisy’s eye, moonlight on clouds and over water, early morning sunshine, a cat’s eyes, a candle’s flame, the jersey of the leader of the Tour de France, or, more mundanely, corn flakes, a fried egg, their neighbour’s T-shirt.

Then I give to each student a copy of ¡Hola!, the glossy Spanish society magazine, and ask them to scan it and keep a record of the pages on which the colour yellow appears. In an 80-page ¡Hola! there are usually 30 or 40 shades, tints, hues of yellow, and when the students have understood the incredible richness of the colours grasped by the camera for the human eye, we turn to a brief description of how colours are created on the computer screen, and of just how many colours the computer can actually reproduce.

Now the class moves to the central point and I circulate Juan Ramón Jiménez’s poem “Primavera Amarilla (Yellow Spring)” to the students. They indulge initially in a silent reading of the poem. Here it is, in my own translation:

April arrived full of yellow flowers . . . .
The stream was yellow, the path was yellow,
and the hill, and the children’s graves
and the orchard where love used to live.
The sun anointed the world with the yellow
of its fallen rays. There were gilded lilies
and aureate water, warm and sparkling.
Yellow butterflies perched on yellow roses.
Yellow garlands climbed yellow trees.
Daylight was a gift of golden perfume
in a glistening awakening of life.
Amongst the bones of the dead,
God was opening his yellow hands.

For homework, the students are requested to take scissors and cut swatches of yellow from their ¡Hola! magazines. These swatches are then to be ordered from light to dark and placed around the outside of a Bristol board in roughly the same sequence in which we find them on a computer colour template. Next, the students centre the poem on their Bristol board, in Spanish, side by side with one or more English translations. Then I ask them to attach a thin thread from each of the 16 occurrences of the word amarillo, or its synonyms (gold, golden, gilded, aureate), to the colour on their swatches that they imagine it to be. Next day, in class, we create an art gallery on the classroom walls and we walk around it in silence, contemplating the variations in colours and designs. When I re-ask the initial question – what does amarillo mean? – I no longer get the same answer. Light breaks where no light shone, and smiles light up the classroom.

“Intelijencia,” Juan Ramón Jiménez once wrote, “dame el nombre exacto de las cosas,” (Intelligence: give me the exact name for things). From here, if the moment is ripe, we can move to the poet’s search for le mot juste, la palabra exacta: the right word in the right place at the right time. This, in turn, can lead into a discussion on the current poverty of language and the need for students to develop language skills in their own mother tongue.

This search may take us to the logical positivism of A. J. Ayer and on to Bertrand Russell’s ideas on the meaning of meaning. Or, it can be followed by an introduction, however brief, to the philosophical roots of early twentieth-century Spanish literature. We may discuss the influence of Western philosophy as it flows from Plato, Aristotle, and St. Thomas Aquinas to Leibniz’s “being who is capable of action” and the l’humain se faisant of Bergson, from whom we arrive at the “possibilities of being” of those Existentialist philosophers (Scheler, Jaspers, Heidegger) for whom humans, rather than simply exist, do and create.

This act of creation, or, in the case of Juan Ramón Jiménez, the poet’s recognition of, and attempt to recapture, the creations of the divine creator, leads back to the old Platonic idea of the participation of the Supreme Being in the structure of universal beauty: a theme which is omnipresent and ubiquitous in the creative work of Jiménez, winner of the 1956 Nobel Prize in Literature. But the key to all of this is silence: the silence of meditation; the silence of reading to oneself; the silence of contemplation; the silence of the gap between the two extremes of metaphor where the wings of the mind flutter back and forth; the silence of the classroom’s narrative gap from which – and I have living proof of this in the form of the art work created by my students, at [http://www.stu.ca/~rgmoore/posters/
posters.htm] – creativity, in its many wondrous forms, finally comes forth.

 

J’écris le mot amarillo au tableau au tout début de la classe d’espagnol. Quand je leur demande ce que signifie ce mot, mes étudiants du cours Lecture Avancée de 3e année répondent allégrement : “jaune”. Je leur demande ensuite de m’expliquer, chacun à son tour, ce qu’ils entendent par amarillo/jaune. Décrire une couleur est étonnamment difficile, surtout dans une langue autre que la sienne, c’est pourquoi je propose aux étudiants de fermer les yeux, de respirer calmement, de se détendre, de s’échapper par la pensée de la salle de classe et de l’université, et d’imaginer – en silence – un monde jaune, où tout est entièrement teinté de dégradés de jaune.

Je les laisse ainsi méditer, les yeux clos, deux à trois minutes, puis je leur demande d’écrire tous les éléments jaunes qui leur sont apparus dans le silence de leur espace intérieur. Quand les plumes et les crayons s’apaisent et que revient le silence, je leur demande de décrire ce qu’ils ont vu, et c’est alors qu’ils me parlent de gros-becs errants, de chardonnerets jaunes, de serins jaunes des Canaries, de marguerites, de clairs de lune se reflétant sur l’eau ou se découpant dans les nuages, d’aurores ensoleillées, d’yeux de chats, de flammes de bougies, du maillot jaune du tour de France, ou, plus prosaïquement, de la couleur des corn flakes, d’un oeuf sur le plat, du T shirt d’un voisin…

Je distribue ensuite à chacun un exemplaire de ¡Hola!, la luxueuse revue espagnole sur papier glacé, et je leur demande de le feuilleter afin de noter toutes les pages où la couleur jaune apparaît. Dans un numéro de la revue ¡Hola! de quatre-vingts pages, il y a en général trente à quarante nuances, teintes, tonalités de jaunes, et quand les étudiants ont compris la richesse prodigieuse de couleurs qu’un appareil photo peut saisir et transférer à l’oeil humain, nous discutons brièvement de la façon dont les couleurs sont produites sur l’écran d’un ordinateur et sur la quantité de teintes possibles.

C’est ainsi que nous arrivons au point central de la leçon, et que je distribue le poème de Juan Ramón Jiménez, « Primavera amarilla (Un Printemps jaune) ». Généralement les étudiants se lancent dans une lecture silencieuse du poème. Le voici, dans une traduction personnelle :

Avril est arrivé dans une multitude de fleurs jaunes…
Le ruisseau était jaune, le sentier était jaune,
et la colline, et les tombes des enfants
et le verger où, jadis, vivait l’amour.
Le soleil imprégnait le monde du jaune
de ses rayons. Il y avait des lys dorés
et des eaux cuivrées, chaudes et miroitantes.
Des papillons jaunes perchés sur des roses jaunes.
Des guirlandes jaunes grimpant le long d’arbres jaunes.
La lumière du jour était un don de parfum ambré
dans une renaissance chatoyante.
Parmi les os des morts,
Dieu ouvrait ses mains jaunes.

En guise de devoir, je demande aux étudiants de se munir de ciseaux et de découper des vignettes de jaune à partir des pages du magazine ¡Hola!. Ces vignettes sont ensuite disposées tout autour d’un carton de bristol dans un dégradé allant du plus foncé au plus clair, un peu comme les plaquettes de couleurs sur un ordinateur. Les étudiants placent ensuite, au centre du bristol, le poème en espagnol, à côté d’une ou plusieurs traductions anglaises. Je leur demande alors de relier à l’aide d’un fil chacune des seize utilisations du mot amarillo/jaune, ou de ses synonymes (doré, cuivré, ambré), aux teintes des vignettes qu’ils imaginent correspondre le mieux. Le lendemain en classe, nous créons une galerie d’art sur les murs de la salle et nous déambulons, en silence, au milieu de ces variations de couleurs et de formes, pour les contempler. Quand je repose la question initiale : que signifie amarillo, je n’ai plus la même réponse. La lumière apparaît où régnait l’obscurité, et des sourires éclairent la salle de classe.

« Intelijencia », écrivit un jour Juan Ramón Jiménez, « Dame el nombre exacto de las cosas. » / « Intelligence : donne-moi le terme exact pour nommer les choses. » De là, si la réflexion est mûre, nous pouvons suivre le poète dans sa quête de la palabra exacta, the right word, du mot juste, au bon endroit, au bon moment. Ceci peut nous mener ensuite vers une discussion sur la pauvreté actuelle du langage et le besoin, chez les étudiants, de développer des compétences langagières dans leur langue maternelle.

Cette recherche nous amène alors à la logique positiviste de A. J. Ayer et aux pensées de Bertrand Russell sur la signification du sens. Cette exploration peut être suivie d’une introduction, même brève, sur les fondements philosophiques de la littérature espagnole du début du 20e siècle. En outre, nous pouvons discuter de l’influence de la philosophie occidentale depuis Platon, Aristote et saint Thomas d’Aquin jusqu’à « la substance est l’être capable d’action » de Leibniz et « l’humain se faisant » de Bergson. Nous arrivons alors aux « possibilités d’être » des philosophes existentialistes (Scheler, Jaspers, Heidegger), pour qui l’humain, plutôt que d’exister, se « donne un sens » par ses actions et créations.

Cet acte de création, ou, dans le cas de Juan Ramón Jiménez, la reconnaissance du poète des oeuvres du Créateur Divin et sa tentative de les traduire à travers son art, nous ramène à la vieille pensée platonicienne de l’intervention divine dans la structure de la beauté universelle : un thème omniprésent dans l’oeuvre de Juan Ramón Jiménez, prix Nobel de littérature en 1956.

Mais la clé de tout ceci est le silence : le silence de la méditation, le silence de la lecture personnelle, le silence de la contemplation, le silence de l’écart entre les deux extrémités d’une métaphore où l’esprit virevolte de l’une à l’autre, le silence du vide narratif de la salle de classe d’où jaillit enfin, et les preuves tangibles en sont les nombreuses oeuvres d’art de mes étudiants (voir http://www.stu.ca/~rgmoore/posters/
posters.htm), la créativité dans ses merveilleuses et multiples formes.