Méditations sur un parcours universitaire

Méditations sur un parcours universitaire

Diane Pacom
2004 3M Teaching Fellow

ermettez-moi d’emblée de dire que ce parcours fut riche et surprenant. A plusieurs égards il fut facile et plein de satisfactions, à d’autres rempli d’embûches et de frustrations, mais pour l’essentiel il fut dynamisé par une inébranlable certitude, celle de la nécessité de placer toujours l’étudiant au centre de la démarche pédagogique. La transmission des connaissances, but ultime du rapport pédagogique, ne peut être réussie qu’en passant par la compréhension et le respect de la réalité socioculturelle des différentes cohortes d’apprenants que la société nous donne le mandat de former.

C’est en 1968 que j’ai intégré en tant qu’étudiante le monde universitaire, pour y rester fermement enracinée jusqu’aujourd’hui. Jeune fille d’un pays du Tiers-Monde, je me faisais une image assez sommaire de l’Université avant d’y adhérer. La seule impression durable de l’Université que je garde de mon enfance m’a été fournie par ma vieille tante paternelle qui, lorsque j’avais 13 ou 14 ans, m’avaitprise de côté un jour pour m’aviser très solennellement qu’il fallait que j’aille à l’Université. “Tu sais, Diane”, me dit-elle sur un ton grave, “dans notre famille on est traditionnellement tous des docteurs.”

L’intégration dans le milieu universitaire, la découverte de ses secrets, de ses formules, de sa culture politique est un processus constant, une démarche continue. L’initiation fut longue, les rites de passage exigeants. De 1968 à 198o douze années de formation supérieure en même temps redoutables et extatiques ont instillé en moi la certitude que l’éducation d’une jeune personne est une démarche tres délicate, sérieuse et engageante. L’enseignement est donc une activité complexe. Aux interstices de la logique et de l’esthétique, de la science et de la .poésie, notre profession exige la capacité d’agencer constamment rigueur et souplesse, structure et créativité, intuition et certitude.

La date de 1968 s’est inscrite dans les annales de l’Université comme un moment de rupture important. En France comme aux États-Unis et ailleurs, l’Université comme tous les traditionnels lieux du pouvoir est mise sur le banc des accusés par une génération entière d’étudiants: la mienne. Je réalise ainsi que mon engagement vis-à-vis des étudiants à qui j’ai le plaisir d’enseigner depuis un peu plus d’un quart de siècle est directement relié à ma participation active à cette mouvance estudiantine propre aux années soixante et soixantedix.

La défaite (immortalisée par mai soixante-huit) des modèles traditionnels d’apprentissage centrés sur l’autorité incontestée des professeurs constitue la toile de fond de mes années d’étude. Au centre de cette vaste entreprise contestataire: la volonté de placer les étudiants au coeur du processus de transmission de la connaissance et de les sortir du rôle de récepteurs passifs pour les redéfinir comme partenaires dans l’apprentissage. La représentation des individus jeunes-comme réceptacle vide et/ou comme tabula rasa-était remise en doute. Étudier pour les jeunes de cette époque etait en même temps acquisition des savoirs et compétences nécessaires mais aussi et avant tout un acte émancipateur d’intégration dans la Polis. Tel que nous l’a démontré Michel Foucault, un des héros de mai soixante-huit, le Savoir s’inscrivait désormais dans une équation avec le Pouvoir. La génération des étudiants de la grande contestation a revendiqué une place d’honneur pour l’activité pédagogique. Tout comme dans le cas de plusieurs sociétés de l’Antiquité où le rapport pédagogique relevait du sacré, les revendications des jeunes des années soixante et soixante-dix avaient comme but de faire de l’éducation un élément essentiel du processus civilisationnel.

Pour moi, cette croyance est devenue au fil des années une certitude qui continue à animer ma pratique d’enseignante. En effet, les éducateurs portent, tout comme les parents, la responsabilité lourde de conséquences de former des citoyens et des citoyennes aptes à assumer la gouvernance de la sàciété. Quand je réfléchis au parcours de ma carrière universitaire je suis touchée par le souvenir de l’impact durable qu’ont eu sur moi certains de mes professeurs. Avant même que la notion de mentor ne soit à la mode certains jouaient ce rôlelà dans ma vie. Le souvenir de leur contribution accompagne mes faits et gestes quotidiens.

Ma première enseignante, une religieuse franciscaine italienne, a reconnu en moi les signes avant-coureurs d’un certain feu sacré et a jugé bon respecter la sensibilité d’une enfant de six ans catapultée du jour au lendemain (par un concours de circonstances particulier) dans une école dont je ne parlais pas la langue et dont j’ignorais presque totalement la culture. Consciente de mon aliénation, cette vertueuse enseignante a décidé, pendant les premiers mois de mon intégration dans ce nouveau milieu, de me garder toujours auprès d’elle, se rendant disponible et att