L’Intervention fait toute la différence

L’Intervention fait toute la différence

Alex Fancy
1988 3M Teaching Fellow

e rôle de l’enseignant consiste à aider les apprenants à identifier, puis à exprimer leurs résistances. Une telle entreprise peut cependant être compromise par différents facteurs: une réticence innée, un milieu socio-culturel qui valorise la complaisance plutôt que la contestation, ou encore notre participation à une société de production et de consommation.

Ainsi le terme “intervenant” s’applique-t-il à l’enseignant qui souhaite “faire toute la différence” dans la vie de ses étudiants, donc dans la société. Il se voit comme un allié, plutôt que comme un adversaire, il privilégie la cogestion et ose, probablement de manière implicite, nommer l’innommable: l’absurde surgissant de l’écart qui nous sépare d’un monde incompréhensible, voire hostile. Ceci dit, l’apprenant souhaite que ses progrès soient aussi bien objectifs que subjectifs et lui permettent d’occuper une place à part entière dans la société. Le projet du professeur s’avère donc double: favoriser l’épanouissement de l’apprenant tout en l’aidant à atteindre un certain statut professionnel et matériel.

En langage de théâtre, nos étudiants cherchent à esquisser un “gestus social” qui se situe entre caractère et action, entre les deux phénomènes que Patrice Pavis qualifie d'”ensemble de traits propres à un individu” et de “praxis sociale.”

Une autre analogie théâtrale s’impose: quel que soit son sujet, tout enseignant propose à ses étudiants un texte, ou script, contenant des éléments d’interprétation qu’ils vont peut-être utiliser, voire incarner, ultérieurement. Ce script les aidera-t-il, dès qu’ils l’auront assimilé, à s’intégrer dans la société? À l’interroger? À la changer? Le professeur est un acteur qui souhaite devenir spectateur, un intervenant qui espère en inspirer d’autres à prendre sa place.

C’est dans le théâtre d’intervention que l’enseignant qui cherche à faire une différence peut trouver son meilleur appui théorique. Ce genre de théâtre encourage la prise de parole par ceux qui, jusqu’alors, sombraient dans le silence. Jonny Ebstein, un de ses théoriciens, explique qu’il vise à “fournir aux hommes le moyen de se politiser au lieu d’être politisés.”

Ce défi peut paraître redoutable à l’ensèignant lorsqu’il entreprend d’intervenir auprès de jeunes qui hésitent sur le seuil de l’âge adulte, l’adolescence étant, par définition, un lieu de combat. Paul Denis nous livre deux définitions intéressantes à ce sujet:

ADOLESCENCE: Période de non-retour qui voit l’immolation des dernières figures impériales de l’enfance. L’adolescent lutte contre l’enfant en lui, enfant qu’il lui faut installer dans la peau d’un homme et qui résiste à son incarcération.

ADULTE: Notion purement empirique dont il n’existe aucune définition métapsychologique; l’adulte est toujours le fils de l’enfant.

Témoins involontaires du phénomène que Jung qualifiait d’effondrement de l’enfant, nos étudiants s’avèrent résistants timides qui souhaitent prendre leur place dans le monde des parents tout en écoutant l’enfant en eux qui refuse de mourir.

Cet enjeu a influencé mon propre enseignement du français et du théâtre d’une manière importante. Professeur de français, langue seconde, j’ai pu affirmer dès le début de ma carrière l’importance que j’accordais aussi bien à l’expression de soi, de son caractère, qu’à la communication (selon les codes formulés par 1; autre, et visant à l’action).

Ce fut la base des cours d’expressivité dont l’objectif tend à créer un rapprochement entre le caractère et l’action, un phénomène dramatique qui englobe aussi bien le subjectif que l’objectif, le gestus que le cursus. Le cursus désigne l’activité propre au comédie!!- qui utilise le mot, le ton et le geste (et non le gestus) du personnage qu’il incarne pour faire apprécier à ses interlocuteurs le sentiment ou le point de vue de celui-ci à un moment précis de sa vie. Quelle que soit sa discipline-ou ses disciplines!-la question suivante s’impose à tout enseignant: le cursus (scolaire) favorisera-t-il l’épanouissement d’un gestus (social)?

Non contents de demeurer dans la classe, mes étudiants et moi avons trouvé dans le théâtre un véritable laboratoire pour réfléchir à cette question primordiale. Des codes artistiques formulés à partir de la langue seconde ont permis aux jeunes, qui étaient à la fois étudiants et comédiens, de partager le vécu et la subjectivité de personnes parlant la langue cible et l’utilisant comme outil de résistance. Cette réflexion s’est poursuivie pendant trois décennies.

Le lecteur ne sera sans doute pas surpris de découvrir que nous avons retenu de nombreux textes mettant en vedette de jeunes résistants qui înterrogent leur monde tout en incarnant un phénomène que certains psychanalystes jungiens qualifient de “refus de grandir.” En voici un exemple. Tout récemment, nos jeunes comédiens et spectateurs ont été captivés par l’ahurissement de Bérenger, protagoniste de la pièce Tueur sans gages d’Eugène Ionesco. Cet homme crédule et enfantin découvre qu’un tueur rôde dans la Cité Radieuse laquelle ne manque pas de rappeler au public le World Trade Centre, bien que la pièce ait été écrite dans les années cinquante: “On ne peut pas, on ne doit pas laisser cela comme ça! Ça ne peut plus aller! Ça ne peut plus aller! …. Ça n’ira pas comme ça! Il faut faire quelque chose! Il faut, il faut, il faut!” Cet adulte enfantin, incarné par notre comédien interprétant un hystérique qui tape du pied, interroge notre monde occidental, obsédé de progrès et féru de rationalisme. Ce monde sacrifie ses enfants, phénomène dont on chuchote, selon Jung, depuis des siècles et que Martin S. Bergmann qualifie de traumatisme universel.

Jung s’émerveillait de l’immuable faculté de rebondir de l’enfant effondré qui joue et refuse de mourir. Pour notre part, nous avons choisi de créer, de manière collaborative, de nombreux personnages sources qui, par l’intermédiaire du jeu, ont encouragé jusqu’ici plus de 8o,ooo jeunes spectateurs des _ écoles de notre région à interroger notre monde. Dans la plus récente de ces créations collaboratives, un bébé géant aux allures shakespeariennes titube sur le quatrième mur en disant: “Quitter ou ne pas quitter la garderie?”

Comme le comédien qui intègre la dynamique théâtrale muni d’un gestus, nos étudiants choisissent le gestus social qu’ils proposeront au monde en y intervenant.

Giuseppe Rensi, auquel certains attribuent depuis peu le statut de premier philosophe de l’absurde, soutenait que “Ce qu’il y a d’odieux dans le travail ce n’est pas tant d’être pénible que d’être imposé” et décrivait la liberté de choisir son travail ainsi: “C’est toute la différence du travail au jeu.” C’est aussi toute la différence de l’éducation à l’intervention.