Errer ou périr

Errer ou périr

Denis Bélisle

e l’ai rencontré la première fois il y a plus de vingt ans, dans une salle de cours bondée, où l’attendaient plus de cinquante jeunes adultes, assis comme au théâtre mais sans fébrilité, disposés par paliers, devant une plateforme centrale qui jusque là n’avait surtout été, pour moi du moins, qu’une tribune servant à débiter du déjà lu déjà vu. Rien de neuf sous la pluie en ce matin de septembre 198o, et encore moins dans cette salle humidè, sentant l’imperméable et le linge mouillé, alors que tous s’affairent aux petits objets du culte académique: cahiers, tablettes, livres, crayons, chacun consacrant ainsi son petit autel et se préparant pour la cérémonie des notes-la prise de celles qui en apporteront, espère-t-on, une bonne à la fin. Moi, je n’avais que cigarettes, café, et la certitude que pour quiconque a un peu d’imagination, il est impossible de ne pas rater sa vie.

Par dérision, par nécessité, je me retrouvais encore à l’école. Ce moyen terme entre l’hypnose salariée des entreprises et l’indigence immonde de la cloche. Étudier, apprendre, savoir …. Le refuge ultime, toujours à refaire, le soi; qui se construit de doutes harnachés, de certitudes anéanties et d’anticipations acharnées. J’avais toujours pressenti l’existence d’un royaume de secrets, tout proche, prêt à être révélé, et pourtant si loin, puisque personne ne semblait y être allé. Personne même pour reconnaître qu’il y a là une forme essentielle de vie: la connaissance, celle qui se déploie et qui nous possède à un degré tel qu’elle se confond avec nous-mêmes. C’était une soif intense, déçue. Ma première année universitaire m’avait, encore une fois, exposé à une immense vacuité de sens, servie par des glottes inconscientes, ânonnant des litanies de recettes aussitôt recopiées par des centaines de doigts, rabaissant d’innombrables yeux sur des blancheurs griffonnées, au lieu de faire les fronts s’élever et d’entraîner l’esprit à chercher quelque chose qui soit digne d’un regard. Aussitôt les derniers examens terminés, la gorge en feu, j’ai fui. Trente dollars en poche, le pouce, l’Ouest.

Cet été-là, j’ai vagabondé sur plus de quinze mille kilomètres, occupant divers emplois au gré des nécessités, séjournant dans les montagnes, traînant dans les villes. J’ai rencontré des destins tout tracés, qui me venaient d’étrangers: un jeune homme avec de riches parents qui me voulait pour associé, une jeune femme tombée amoureuse de moi, une autre que j’ai aimée, un bandit qui voulait m’entraîner dans la contrebande, d’autres étudiants, des travailleurs, des voyageurs, tous des gens en mouvement, évoluant dans les décors de ce monde, faits de boulevards, d’océan, de gratte-ciel, de falaises, de maisons et de forêts. La carrière? Très peu pour moi. Mon seul but a toujours été de faire l’expérience de la condition humaine, ·et la plus sublime de ses richesses semblait être cette vie intérieure, cette pensée fll!-ide qui se forme et se déforme en nous, qui nous habite, mais dont personne ne parle ….

Je suis revenu à l’automne, tel un migrateur, vers l’école. Par habitude. Mais ce matin-là, jour de rentrée, entre les parapluies et les cahiers des autres, les yeux encore pleins de soleil et d’aventures, j’en étais à préparer un choixun choix capital. Je me souviens encore des mots exacts qui me venaient alors à l’esprit: “S’il ne se passe pas biêntôt quelque chose de draii1atiquement différent, la semaine prochaine je retourne dans l’Ouest. Au diable toute cette mascarade!”

9h10-Il est en retard. Il arrive, un gobelet de café à la main. Pas de livres, pas de documents. Il nous regarde comme en passant, sourit, boit une gorgée de café. Il arpente la salle de long en large en nous jetant de brefs coups d’oeil. Pendant quelques minutes, c’est tout ce qu’il fait, en buvant le café. Soudain il s’arrête, déclare: “Bonjour! Je serai avec vous cette session pour que nous fassions ensemble un bout de-chemin. Je parle vite. Je sais que je parle vite. Je parle vite parce que je ne veux pas que vous preniez de notes. Dans ce cours, il n’y aura pas de livre, pas d’examen. Nous allons plutôt parler-parler de connaissance …. ” Puis il offre son discours, sa pensée qui chemine et qui, par la sympathie des choses, le pousse encore à marcher, de long en large-comme un fauve en cage, il nous fait rêver de liberté.

Je ne suis pas retourné dans l’Ouest la semaine suivante. Dix ans plus tard je terminais mes études doctorales avec ce personnage qui, somme toute, ne ressemble en rien à l’image que je pouvais avoir d’un universitaire. Regardez-le: Il rit! Il s’amuse. Il a de l’audace, il tente le sort et parfois même, Oh! Hérésie!, il a tort. Cela a été un voyage fabuleux, entraîné à sa suite comme par une vague me poussant vers mes propres découvertes. J’ai eu bien des enseignants, dont certains ne manquaient pas d’intelligence, de culture ou de bienveillance mais, à la lumière de ce que ma jeunesse avait de désir et d’intensité, j’ai souvent l’impression que, de professeur, je n’en ai eu qu’un seul.